Le travail est lié à la condition humaine. Il est source de mille maux, mais son absence entraîne mille calamités. Selon une interprétation du châtiment d'Adam, le « travail à la sueur de son front » sanctionnerait le péché de démesure ou la recherche imprudente d'un savoir surhumain. En revanche, la Déclaration universelle des droits de l'homme est si certaine que le travail rapproche la personne humaine de sa dignité et de sa liberté qu'elle le réclame avec force : « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage » (article 23). Que l'affirmation de ce droit doive être explicitée d'aussi méfiante façon signifie que le travail peut receler le meilleur comme le pire. Pour des millions d'humains, le travail est synonyme d'abrutissement, de lutte héroïque pour la survie, d'exploitation cynique. Pour des millions d'autres, c'est le chômage qui est la calamité, un chômage qui blesse l'âme et confère des attraits à l'emploi le plus aliénant. Quelle liberté le travail peut-il promettre ?
Le travail est un gagne-pain, c'est-à-dire ce qui, troqué contre un salaire, permet de maintenir le battement de la vie en soi et chez les proches. Quand un maximum de labeur ne procure qu'un minimum de pain, le travail épuise l'âme en même temps que le corps. Le travail se confond alors avec l'exploitation, avec un humiliant servage, avec une dégradante négation de la dignité humaine. Peut-être rapporte-t-il encore de quoi satisfaire les besoins vitaux que sont la nourriture, l'abri, le vêtement, mais la disproportion entre l'effort et sa rémunération ravale l'être humain au rang de la bête.
Le travail procure un bien-être raisonnable et peut même correspondre à des besoins d'un autre ordre : le sentiment d'utilité, le plaisir de décider soi-même, la fierté de créer. Certains types de travail, décents et acceptables, sont interchangeables, en ce sens que la personne passe d'un emploi à l'autre selon les circonstances et effectue la transition sans drame ni extase; d'autres, en revanche, touchent de si près au monde de la création, de l'expression personnelle ou du don de soi que l'individu vaquerait aux mêmes activités s'il n'avait pas besoin d'un gagne-pain. Alors comment décrire la relation entre la liberté et la réalité du travail ?